Bienvenue à Eurar

Le problème qui se posa dès cet instant à Leu fut celui-ci: comment entrer dans la ville sans se faire remarquer? Il pressentait bien, au vu des innombrables patrouilles de chasseurs qu'il avait évitées sur son chemin jusqu'ici, que l'arrivée d'un intrus aux portes de la ville passerait bien difficilement inaperçue, et que ledit intrus, lui, en l'occurrence, pourrait fort bien avoir quelques ennuis... La falaise était lisse et abrupte, de roche rose claire, presque sans défaut, si bien que sa silhouette, bien que frêle, serait aperçue de loin si il tentait de descendre par là à découvert... Aussi visible qu'un cafard sur une tranche de pastèque!

Il s'assit à quelque distance du bord du mur qu'il surplombait, à l'abri des regards, entre un surplomb rocheux et un vieil arbre tout noueux, et se mit à réfléchir, sans hâte, tout en émiettant pensivement du bout de ses ongles délicats une pierre rouge et friable.

Il en était à mettre de la sorte à l'épreuve ses toutes fraîches capacités de raisonnement, lorsqu'un bruit sec et discret fut capté par ses oreilles. Le bout d'une plume dépassait de derrière un buisson, dans son dos. "Tiens tiens, revoilà mon affectueux, mais encombrant ami!", pensa l'enfant.

L'instant d'après, Leu n'était plus là.

De derrière le buisson, la plume monta lentement, suivie par le chapeau vert qu'elle surmontait, lui-même tenu entre le pouce et l'index d'une main qui, des autres doigts, grattait un front dégarni et intrigué: celui de Herne...
- "Mais où est-il encore passé ?", interrogea, tout haut, le spectre du chasseur... Son image était d'une pâleur extrême, translucide, presque tremblotante; elle devait être à la limite de son domaine d'existence: Herne avait dû passer les derniers temps de sa vie très loin dans les dédales de l'Est d'Eurar... Cherchait-il vraiment à le surprendre? Non... sans blague!

Comme pour répondre à cette muette question, Le chasseur continua de parler:
- "Ecoute-moi, je sais que tu m'entends! Ne crois pas que j'essayais de te surprendre: je savais bien que je n'avais aucune chance!... Je voudrais juste..."
- "Juste... Quoi?", coupa Leu, soudain face à Herne, "Là... Tu vois, tu commences à m'intéresser: que peut bien vouloir un chasseur comme toi, à part son gibier?". Le ton ironique de cette remarque ne laissait aucune place au doute quant au désir du petit monstre de s'amuser encore un peu avec ce fantôme plus que maladroit.
- "Ah, te voilà!", avança le chasseur, faussement rassuré de la présence effective du mutant à ses côtés, "Et bien... Je te suivais, depuis notre petit différend, la dernière fois..."
- "Différend? Quel différend?", feignit d'ignorer Leu.
- "Mais... Tu sais bien, quand tu m'as volé mon fusil, alors que je te visais dans les règles de l'art!...". Sous le coup d'une soudaine inspiration, il commenca à lentement détourner son regard vers son épaule gauche.
- "Ah, oui... Maintenant que tu m'y fais penser, cela me revient, en effet, tu veux parler de la dernière fois, quand tu t'es retrouvé sans ton fusil, comme maintenant?"

Constatant qu'une fois encore, son arme favorite avait disparu de son épaule préférée, le chasseur fronça les sourcils, à peine surpris; soupira d'un air résigné, et ajouta:
- "Bref! Je t'ai suivi, et je me suis aperçu tout-a-l'heure que tu avais quelque peine à trouver un moyen sûr de descendre le mur extérieur d'Eurar; alors, comme tu m'es très sympathique, je me suis dit..."
- "Hé, là ! Depuis quand les chasseurs trouvent-ils leur proie sympathique?".

***

Dans le monde supra-réel (plus réel que réel, c'est-à-dire celui dans lequel vous vous trouvez, une fois ce livre ouvert), un lecteur se lève et émet une vive protestation, audible de tous:
<Non.>
<Arrêtez tout.>
<On ne peut poursuivre une histoire aussi grotesque dans cette voie. Leu ne peut être dupe. Il va l'envoyer promener, et cette fois, ce sera tout juste vêtu d'une feuille de vigne, et au milieu de la rue principale d'Eurar!>
<Réfléchissons un instant: depuis le début, il est fortement suggéré que Leu est un esprit supérieur mis en sommeil, qui vient à peine de sortir d'une léthargie de onze ans. Le chasseur, quant à lui, est décrit comme une sorte de fantôme un peu simplet qui passe son temps à lui tirer dessus à la carabine. Voilà que, soudainement, les deux engagent une conversation surréaliste à la limite de la discussion sur la pluie et le beau temps!>
<C'est quoi, ce trip au L.S.D.?>

Cette violente diatribe ne reçoit pour toute réponse que celle-ci:
<Leu est un conte de fées.>

Reprenons donc le cours de l'histoire...

***

Herne ne perdit nullement contenance, et il sembla même persuadé que Leu se laissait prendre au jeu; il repondit du tac au tac:
- "Mais... Depuis toujours! C'est ça, le vrai plaisir de la chasse, voyons! Voilà... Je disais donc que... Si tu veux un coup de main..."

Les ficelles du piège étaient si grossières que Leu décida de marcher dedans à fond de ballon: une magouille aussi mal présentée ne pouvait être qu'un défi intéressant à relever; et une occasion unique de se moquer de son limier personnel à bon compte. D'autant qu'une image aussi diluée ne pouvait guère présenter de danger...
- "Comment, tu m'aiderais à me faufiler sans être vu?"
- "C'est cela même!". Et une auréole se matérialisa au dessus de la tête du chasseur, qui avait maintenant tout à fait l'air d'un défunt.
- "Mais... Quelle nouvelle ruse cela peut-il cacher de ta part ?", questionna Leu, avec un petit sourire complice au coin des lèvres.
- "Hmm? Oh rien, rien du tout! Tu peux me croire!"

***

<On aura tout vu!>

***

Les aigles avaient leur aire à mi-hauteur, sur une vaste corniche. De cette corniche, un puits à ouverture circulaire construit de main humaine laissait supposer que certains habitants d'Eurar aimaient à l'occasion prendre quelques risques pour déguster une excellente ommelette d'oeufs de roi-chasseur. C'est ce moyen qu'Herne avait suggéré à Leu pour atteindre le sol sans risquer d'être repéré... Mais pas sans risquer de se rompre le cou dans une chute. L'autre risque, implicite, lui, et même bien plus probable, étant de se recevoir une livre de plomb en plein vol et en pleine poitrine...

Pourtant, Leu avait rendu son fusil au chasseur, poussant le vice jusqu'à ajouter une caisse de munitions pour le remercier de son service!

Risqué, mais pourquoi pas?

Leu était maintenant agenouillé au bord de l'à-pic. Bien que le chasseur l'ait assuré de sa bonne foi en s'en allant, tout-à-l'heure, Leu se doutait bien de l'origine de son sentiment d'être épié...

Ah, en voilà un beau, bien fort!... L'aigle volait paisiblement, près du haut du mur, quand tout-à-coup une masse s'abattit sur lui. Avant qu'il ait pu réagir contre l'importun qui le prenait pour monture, douze griffes acérées s'enfoncèrent dans sa chair...

L'arroseur arrosé.

Leu n'avait pas un instant à perdre, il devait dompter l'aigle séance tenante, ou bien faire une chute qui résoudrait définitivement tous ses problèmes.
- "Allons, mon petit! Ne sois pas si effrayé!", chuchota-t'il à l'oiseau qui, comme sa noblesse l'exigeait, gardait un silence méprisant, tout en essayant de se débarrasser de son cavalier improvisé. Malheureusement pour l'aigle, et heureusement pour notre ami, les griffes que Leu venait de se faire pousser lui assuraient une prise excellente.

Du coin de l'oeil, Leu avait pu remarquer Herne le mettre en joue. Bien évidemment, le chasseur lui avait indiqué ce moyen de transport pour accroître ses propres chances de finalement abattre cette proie qu'il "fréquentait" depuis toutes ces années pendant lesquelles le jeune monstre vivait (ou survivait) dans sa région. Mais Leu n'en avait cure: il savait que jamais plus il ne reviendrait en arrière, et ce chasseur pouvait bien tirer... Voilà qu'il tirait dans sa direction!

Leu adressa un dernier regard empreint d'amusement à son adversaire, avant que ce dernier ne réalise pourquoi il lui avait laissé l'usage de son arme: au delà de la paroi, les balles du fusil ne passaient plus. Elles n'existaient plus, tout simplement, elles n'avaient plus le droit d'exister: La vie du chasseur s'était jadis terminée trop loin de cet endroit, et son écho ne pouvait s'éloigner plus...

Le spectre tomba à genoux, serrant contre lui son arme devenue inutile et pleurant nerveusement, tandis que résonnait à ses oreilles le long ricanement diabolique de son ex-proie de prédilection...

Un dernier geste d'adieu à un Herne malade de dépit, et Leu, ayant asservi l'aigle à sa volonté, fila d'un trait vers le bas, sur la corniche où cet oiseau avait construit son nid et d'où un puits rejoignait les faubourgs d'Eurar..

***

Après de longues heures passées à observer discrètement, mais attentivement la partie, il pouvait maintenant se faire une idée des règles de ce jeu, qui semblait passionner chacun des deux joueurs, pour qui le reste du monde était pour le moment un sujet hors de propos, tandis que la stratégie seule (quoique concurrencée par une bonne chope de bière régulièrement remplie) accaparait leurs pensées...

A vrai dire, même, le jeu d'échecs tel qu'il était pratiqué par ces deux voyageurs lui semblait étrangement simple en comparaison de... Mais, de quoi?... Encore ce vide dans sa mémoire... Il fallait absolument trouver une solution!

La taverne dans laquelle Leu se trouvait à présent était un lieu de passage pour tout ce que cette partie d'Eurar comptait de voleurs, de criminels, d'aventuriers (d'ailleurs son enseigne clamait en lettres de bronze: "Taverne Des Aventuriers"), ainsi que pour bon nombre de voyageurs qui partaient ou qui revenaient des régions sauvages; c'est pourquoi Leu pouvait se sentir ici en relative sécurité: parmi tous les nouveaux venus qui défilaient chaque jour entre ces murs, il pouvait se fondre dans le paysage et glaner quelques informations utiles, avant de décider de la conduite à suivre...

***

- "... Et comment vous appelez-vous? Que faites-vous dans la vie?", poursuivit le tenancier de la taverne, tout en astiquant consciencieusement le zinc de son bar.
- "Mon nom?...", Leu dut réfléchir et trouver un nom à toute vitesse, car il sentait qu'il valait mieux garder secrète son identité, pour le moment... "Volkov. On me nomme Volkov. Je suis joueur d'échecs."

Il s'était dit qu'un nom se terminant en "ov" ferait plus vrai pour un joueur d'échecs.
- "Joueur d'échecs de profession? Ca alors! Et bien, le moins qu'on puisse dire, c'est que vous ètes plutôt du genre discret, vous: vous voyez bien que tout le monde s'entraîne, depuis les trois jours que vous traînez dans mon établissement, et vous n'engagez pas la moindre partie d'échauffement avec quiconque!"
- "Tout le monde s'entraîne? Mais pourquoi?"
- "Mais pour le tournoi qui commence demain, voyons! Vous n'allez pas me dire que vous n'étiez pas au courant, tout de même!"
- "Un tournoi?... Ah? Oh... Et bien, je ne savais pas. Vous comprenez, je reviens d'un long voyage dans l'Est... Mais... "
- "Ah, c'est donc cela!" le coupa le patron, "Mais maintenant, vous ètes au courant! Alors, vous n'avez aucune excuse pour ne pas vous inscrire! Tenez, signez ici... A propos, il y a un droit d'inscription de... Oh!... Merci!... Voilà! Et bien, Volkov, nous verrons bien dès demain si votre voyage n'a pas trop rouillé vos aptitudes professionnelles!". Changeant de sujet comme pour vendre une bière de plus: "Au fait, vous avez un nom plutôt ancien, vous... C'est de quelle origine?"
-"Votre bière est chaude."

Ce n'est pas que Leu s'inquiétait le moins du monde pour sa victoire à un tournoi de jeu d'échecs, mais il sortit un instant dans la rue pour se rafraîchir un peu. Il régnait dans ce lieu de perdition une odeur infâme qui offensait son odorat de bête fauve.

Voilà déja trois jours qu'il était parvenu à entrer dans la ville, et depuis ce temps, il allait de découverte en découverte, chacune ayant le même arrière-goût de déja-vu... Comme ce jeu, dans lequel il était passé maître: il lui suffisait de se concentrer quelques instants sur l'échiquier pour prévoir l'arbre des possibilités d'une bonne centaine de coups successifs. Grâce à quoi, il arrivait couramment à déceler les failles du jeu de chacun des adversaires d'une partie (car, il faut bien l'avouer, il n'avait pas vu de très bons joueurs, à la taverne)...

Autre découverte, à la fois nouvelle et étrangement familière: les journées... Au centre de la ville, sur une colline, trois tours monumentales s'élevaient, rythmant l'activité de la ville comme un coeur à sa mesure: le Temple du Temps... Disposées sur une base triangulaire, ces trois parties d'un même instrument titanesque passaient pour avoir été la première oeuvre de l'Humanité, dans les temps mythologiques. La journée était décomposée de la manière suivante: du haut de la première des tours, un rayon de lumière rouge venait frapper la base de la deuxième et remontait, lentement et d'un mouvement régulier, vers son sommet. Un deuxième rayon rouge, plus sombre, partait alors de la deuxième tour vers la base de la troisième, et commençait lui-aussi une remontée vers son sommet, avec le même mouvement lent et régulier.

Aussitôt ce deuxième mouvement terminé, la troisième tour laissait échapper un gaz inodore et comme chargé de poussière noire, plus lourd que l'air... Dans le meme temps, un troisième rayon de lumière, d'un rouge de fin du monde, venait éclairer la base de la première tour, en remontant tout aussi lentement que les deux premiers. Le gaz sombre emplissait assez rapidement toute la ville, qui se trouvait alors plongée dans le noir.

Nulle part ailleurs qu'à Eurar dans le monde un tel phénomène n'avait lieu: dans toutes les autres villes, ainsi que dans les zones sauvages, la lumière restait constante et ne baissait jamais... Eurar était la seule ville du monde à connaître la Nuit.

La nuit durait tant que le troisième rayon n'avait pas atteint le haut de la première tour. Alors, le gaz noir se dissolvait dans l'air, aidé en cela par les centrales de purification, puis disparaissait, et une nouvelle journée commençait... Habitué qu'il était à la durée que l'on appelait "une journée" dans la zone agricole, il remarqua que celle d'Eurar lui était légèrement inférieure...

Leu ne pouvait s'empêcher de penser qu'il avait connu la nuit autrefois, et que cette notion n'était pas associée à Eurar... Alors, où était-ce? Il sentait que, quelque part enfouis dans les tréfonds de son esprit, devaient subsister ses souvenirs, mais quelque chose les empêchait de remonter au niveau conscient... Cette certitude de posséder une mémoire, même si elle restait pour le moment inaccessible, conservait en lui l'espoir de retrouver un passé et de découvrir ce qui avait fait de lui le misérable vagabond à demi animal qu'il avait été au cours des dernières années.

***

Ce soir-là, dans la Taverne, c'était la fête: Leu venait de remporter le tournoi, et le patron arrosait l'évênement...
- "... Et le plus beau, dans l'affaire, c'est qu'il n'était même pas au courant, en venant ici, qu'un tournoi était organisé!"

Une bonne trentaine de clients à moitié ivres faisaient honneur à cette tournée générale offerte si généreusement.
- "Prosit!" fit un compagnon de table à Leu, qui répondit:
- "Oui, c'est ça... Prosit!", mais ses pensées étaient ailleurs...

Cette femme, au fond de la pièce, seule, dans un coin sombre, à l'abri de la chaleur et de la lumière dispensées par le feu allumé pour cette grande occasion dans la cheminée, semblait le dévisager avec une sorte d'appréhension, depuis son arrivée, à la tombée de la nuit...

Il décida d'aller s'asseoir auprès d'elle, non sans avoir eu la politesse d'échanger sa chope de bière contre une coupe du même nectar que celui qu'elle sirotait tranquillement, tout en scrutant son visage.
- "Bonsoir!" lança-t'il calmement, autant pour briser le silence que pour entamer une conversation.

La jeune (jeune?) femme lui répondit par un regard d'interrogation. Ses yeux, d'un noir profond, immaculé, semblaient vouloir occulter un visage flétri, fatigué, mais pourtant juvénile. On eut pu croire qu'elle avait été (ou qu'elle était toujours) très malade... Elle était vêtue très simplement, d'une tunique et d'une cape rouges un peu démodées, et sa ceinture, bien que finement ouvragée, n'avait pas qu'une fonction ornementale, comme l'attestait la présence d'une dague d'argent, qu'elle avait pu conserver en entrant ici. Sa chevelure, soyeuse et abondante, lui couvrait avec grâce les épaules... Ses cheveux blancs faisaient encore plus ressortir le noir de ses yeux... Qui semblaient poser une question angoissée à Leu...

Brusquement, celui-ci comprit: elle essayait de communiquer avec lui dans un langage non parlé, un langage fait d'expressions, de gestes discrets, dans lequel le regard tenait la place prépondérante, et non la voix. Un langage dont étrangement il saisissait les tournures, sans jamais l'avoir appris (du moins, au cours des quelques années de sa vie dont il pouvait se souvenir)... Un langage que seuls eux, dans la taverne et certainement dans toute la ville, connaissaient... Un langage secret!
- "Leu?", demandait la jeune femme avec insistance, depuis un bon moment, dans ce curieux langage...

A suivre...